Le Programme national de développement (PND) est lancé, il y a bientôt trois mois. Il comporte trois axes dont le deuxième porte sur ledéveloppement des pôles de transformation agricole, manufacturiers et d’industries extractives. Dans cet entretien avec le Ministre togolais de l’agriculture, de la production animale et halieutique, Monsieur Noël Koutéra BATAKA, il nous explique la place du secteur agricole dans ce plan, revient sur le Forum du paysan togolais et ses retombées mais aussi les raisons qui ont motivées la transformation du Mécanisme d’incitation et de financement agricole(MIFA) en une société anonyme et les perspectives du  ministère de l’agriculture pour le paysan togolais.

KAMGOU : Quelle est la place accordée au secteur agricole et halieutique dans le programme national de développement (PND)

 Noël Koutéra BATAKA : Le PND vise la transformation structurelle de l’économie pour une croissance forte, durable, résiliente, inclusive, créatrice d’emplois décents et induisant l’amélioration du bien-être social et économique des populations. Il est structuré autour de trois axes dont l’axe 2 qui met l’accent sur le développement des pôles de transformation agricole, manufacturiers et des industries extractives dédiées en grande partie au secteur agricole. C’est le secteur qui concentre également le plus grand potentiel en termes d’opportunité d’affaires et de création rapide d’emplois et de richesses, particulièrement pour les jeunes et les femmes. Lapromotion des agropoles, avec le projet de transformation agroalimentaire du Togo et le Mécanisme incitatif de financement agricole fondé sur le partage de risques (MIFA), la construction et la mise en route du port moderne de pêche, ainsi que toutes les initiatives de développement d’infrastructures agricoles s’inscrivent dans cette dynamique.

KAMGOU : L’un des volets du programme met l’accent sur le développement de pôles de transformation agricole, qu’en est-il exactement ?

 Noël Koutéra BATAKA : Le gouvernement a fait le choix fort de transformer structurellement et profondément notre agriculture pour l’orienter vers le marché avec une approche visant à améliorer davantage l’environnement des affaires pour créer plus d’opportunités et inciter les investissements privés. Pour y parvenir, la stratégie opte pour la mise en œuvre du Programme national d’investissement agricole et de sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNIASAN) qui repose sur le développement des pôles de transformation agricole (plus connus sous le nom d’AGROPOLE), avec une meilleure structuration et organisation des chaines de valeur agricoles. Les investissements publics seront consacrés à la réalisation d’infrastructures critiques (routes, réseau énergétique, adduction d’eau, communication).Le plan stratégique de développement des agropoles fixe la mise en place de 10 agropoles à l’horizon 2030, dans les zonesà fort potentiels identifiés sur toute l’étendue du territoire nationale.

La phase pilote de cet ambitieux programme démarre avec le projet de transformation agroalimentaire dans la Kara (’agropole de la Kara) dont le financement public mobilisé par le gouvernement s’élève àplus de 38 milliards F CFA. En plus de cela, des ressources conséquentes sont mobilisées pour accompagner à travers le MIFA, la structuration, l’organisation et le financement des acteurs des chaines de valeur qui seront promues. Il s’agit en l’occurrence des filières céréalières (riz, maïs et soja) ; maraichères (tomate, fruits maraîchers), les filières de rentes (Anacarde et sésame) et les filières animales et halieutiques (volaille et poisson).

Les opérateurs privés en cours de mobilisation devront apporter les financements complémentaires pour ce premier agropole qui permettra d’enregistrer la création de près de 25 000 emplois agricole et 345 emplois industriels ou de service, la contribution d’au moins 2 points à la croissance du PIBA, la réduction du déficit de la balance commerciale agricole de -44% à -38%.

Il faut noter qu’au-delà de l’agropole du bassin de la Kara, le gouvernement s’active au lancement de deux autres celui de l’Oti et celui du haut Mono dans les trois prochaines années. Je saisis cette occasion pour remercier les partenaires techniques et financiers.

KAMGOU : Bientôt 3 mois que le PND est lancé, peut-on parler de certaines actions menées dans ce cadre vis-à-vis du secteur agricole ?

 Noël Koutéra BATAKA : La place centrale et le rôle stratégique du secteur agricole dans la mise en œuvredu PND n’est plus à démontrer. Depuis la validation et l’adoption du PND par le gouvernement, toutes les actions entreprises par le ministère de l’agriculture sont orientées indubitablement vers sa réalisation.Plusieurs interventions ont donc été entamées et poursuivies après le lancement officiel de ce vaste programme le 4 mars dernier. C’est à ce titre que, au lendemain de ce lancementle Chef de l’Etat a donné le ton, en procédant à la visite des sites de réalisation du projet de transformation agro-alimentaire du Togo (bien connu sous le nom de « Agropole de Kara ») et la zone d’accueil des centres de transformation agricole, avec une remise officielle de semences de sésame aux producteurs, qui s’inscrit dans le cadre de la structuration et de la professionnalisation de cette filière porteuse .Les grandes manœuvres sont accélérées pour la mise à échelle du mécanisme incitatif de financement agricole, fondé sur le partage de risques (MIFA), qui œuvre à l’accès au financement agricole pour les principaux acteurs agricoles (les producteurs) et à la mobilisation des investissements privés nationaux et étrangers pourparticiper à la transformation agricole et par ricochet, à la mise en œuvre du PND. D’autres interventions portant notamment sur les aménagements de retenues d’eau à des fins agricoles sont en cours de réalisation (6 retenues achevées et 20 en phase des études, la poursuite de la réalisation des zones d’aménagement agricoles planifiées en faveur des couches vulnérables pour faciliter leur insertion socioéconomique.

KAMGOU : La mise en œuvre du PNIASAN repose sans doute sur celle du PND, quels sont les nouveaux objectifs que vise le Togo dans le secteur agricole ?

 Noël Koutéra BATAKA : Le secteur agricole est une composante majeure du PND.Et pour jouer son rôle ; les défis à relever portent sur l’amélioration de l’organisation de l’espace agricole à travers la mise en place des agropoles et autres unités spatiales de développement (aménagements hydroagricoles, ZAAP, petite irrigation avec utilisation des pompes solaires), la sécurisation foncière,la structuration et le renforcement des chaînes de valeurs agricoles porteuses, l’amélioration de la productivité des filières agricoles et la valorisation des produits avec la promotion des PME/PMI, l’amélioration de la résilience, de l’alimentation, de la nutrition des populations rurales et l’inclusion sociale ;l’amélioration de la gouvernance dans le secteur

.KAMGOU : L’un des problèmes de l’agriculture aujourd’hui reste le manque de financement et de la mécanisation agricole. Heureusement le MIFA prend en compte cette préoccupation, voudriez-vous nous parler de ce mécanisme et de son fonctionnement ?

 Le MIFA crée par décret n°2018-090/PR du 25 avril 2018, et transformé en société anonyme le 6 février 2019 constitue une approche holistique pour relever le défi auquel est confronté le secteur agricole. Il vise à promouvoir les chaînes de valeur agricoles à travers la facilitation de l’accès au financement des acteurs et à développer des produits assurantiels.

KAMGOU : Pourquoi est-il devenu une société anonyme ?

 Noël Koutéra BATAKA : Une société anonyme (SA) est une société de capitaux, c’est-à-dire une société constituée à partir des capitaux apportés par des associés. Pour le cas du MIFA, les capitaux sont détenus à 49% par l’Etat et à 51% par les sociétés privées. L’objectif de l’Etat en créant le MIFA est de mettre un cadre partenarial public-privé pour inciter le secteur privé à investir conséquemment dans l’agriculture afin de contribuer à l’objectif de 65% des investissements privés à mobiliser dans le cadre du PND.

La transformation du MIFA en société anonyme est guidée par le souci derassurer et attirer le secteur privé ; faciliter le déploiement des instruments de soutien au financement par les institutions financières ; faciliter la levée des ressources sur les marchés financiers (emprunts) ; assurer la célérité dans le traitement des dossiers.

KAMGOU : On ne peut pas passer sous silence l’envahissement du marché togolais par des denrées d’autres pays à coût réduit, ce qui rend difficile « le consommer togolais » qui a un coût plus élevé. Une politique au niveau du ministère dans les jours à venir vis-à-vis des producteurs locaux pour leur permettre de baisser les prix des produits finis et par ricochet encourager les populations togolaises à consommer local ?

 Noël Koutéra BATAKA : Le gouvernement togolais est conscient de l’enjeu de ce phénomène qui affecte aussi bien les producteurs que l’économie togolaise dans son ensemble et qui plombe notre balance commerciale. C’est conscient de cette situation que le gouvernement a fait le choix de la promotion des pôles de transformation agricoles dans le cadre du PND. Ainsi, comme mentionné précédemment, à travers le PNIASAN, nous travaillons à améliorer la productivité et la qualité de nos produits à travers une meilleure structuration des chaînes de valeur et la promotion des produits pour lesquels le Togo a un avantage comparatif.

L’ambition affichée par le Chef de l’Etat est de trouver un mécanisme permettant de promouvoir la consommation des produits locaux. C’est à ce titre que du commerce s’est vu adjoindre une mission régalienne d’assurer la consommation des produits locaux. Les dispositions seront prises pour imposer un minimum de produits locaux dans les mets proposés par les complexes hôteliers et les restaurants.

KAMGOU : Quelle place pour la culture bio dans l’agriculture togolaise ?

Noël Koutéra BATAKA : D’une façon simple, l’agriculture biologique est une façon naturelle de produire des aliments en respectant la terre et les animaux, et en évitant les méthodes potentiellement dommageables pour l’environnement et la santé humaine. Le gouvernement togolais y accorde un grand intérêt.Notre ministère travaille pour une conversion quasi-totale de l’agriculture togolaise au sens large (filières végétale, animale et halieutique) à l’horizon 2030. En effet, le Togo, de par sa taille est limitée par la superficie de terres cultivables en termes d’extension, en comparaison à la majeure partie de la sous-région ou sur le plan continental. Une autre approche de développement doit donc être envisagée et qui met l’accent sur des produits spécifiques, correspondants à des marchés de niche et très rémunérateurs à l’instar de ceux des produits biologiques.

Pour y arriver, il faut renforcer la visibilité des produits biologiques togolais sur le plan national en réactivant la foire bio au Togo dont la toute première s’est tenue à Mango du 7 au 9 août 2014, réaliser une cartographie des acteurs des filières biologiques et des produits naturels y compris les indications géographiques et les appellations d’origine contrôlée, construire des infrastructures de soutien aux filières biologiques ;accompagner techniquement et financièrement les promoteurs des produits biologiques, surtout ceux nouveaux et dont le marché d’exportation est bien identifié , former les acteurs sur l’infrastructure qualité et le contrôle interne , mettre en place un mécanisme national de certification des produits biologiques sur le plan national ;améliorer l’accès des producteurs aux intrants biologiques, à la recherche et à l’appui-conseil adaptés.

KAMGOU : La 11ème édition du forum national du paysan togolais a pris fin le 13 avril 2019 à Kara, quelles ont été les innovations de ce forum cette année et ses retombées pour le monde agricole à la base ?

 Noël Koutéra BATAKA : La 11ème édition du Forum national du paysan togolais (FNPT) s’est tenue les 11, 12 et 13 avril 2019 à Kara et a servi de tribune aux acteurs de développement agricole d’échanger sur les modalités de transformation du secteur agricole, conformément aux objectifs du Plan national de développement (PND).

Cette 11ème édition du FNPT placée sous le thème révélateur « Les pôles de transformation agricole pour valoriser les potentialités au Togo : une nouvelle vision traduite par le PND » a regroupé environ 600 participants dont plus de 300 représentants des producteurs agricoles et de leurs faîtières (avec 30% de femmes), 100 entrepreneurs et opérateurs économiques et 200 autres acteurs du secteur agricole.

A la différence des fora passés, la présente édition s’est appesantie sur l’organisation de 15 tables filières qui ont abouti à la signature de contrats fermes entre les différents acteurs des chaînes de valeur (producteurs, transformateurs, commerçants/exportateurs, prestataires de services, institutions financières)

KAMGOU : Quel bilan dressez-vous de cette 11ème édition du FNPT?

Noël Koutéra BATAKA : Le bilan de la 11ème édition du FNPT est plus que satisfaisant. A l’issue du forum, les engagements pris par les différents acteurs permettront de créer près de 60 000 emplois avec à la clé un chiffre d’affaire global de 90 milliards de FCFA.

 

Interview réalisée par Estelle KOUDJONOU

 

 

 

 

 

 

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